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Entretien avec Simon Njami

« L’art contemporain a un langage révolutionnaire »


Quel est aujourd’hui l’enjeu du développement du contient africain qui passerait par la promotion de l’art contemporain ?

Aujourd’hui, si l’on regarde les nations les plus puissantes, on se rend compte que ce sont des nations à culture forte. Ce sont des nations qui en parallèle à leur développement économique, ont compris l’importance du développement culturel. On voit de nos jours comment la Chine ne se contente pas d’exporter du textile de mauvaise qualité, ou des motocyclettes, mais aussi ses artistes tout aussi agressivement qu’elle exporte ses produits. Il semblerait que les nations africaines soient les seules à continuer d’ignorer encore l’importance de la culture. Le seul exemple volontariste date de l’ère Senghor au Sénégal. Senghor avait décidé de dédier 30% du budget national du Sénégal à l’éducation et à la culture. Le danger qui nous guette est celui qui ferait que dans un siècle, nous soyons dépouillés de toutes les productions artistiques actuelles. Si par le passé, au temps colonial, nos trésors nous furent enlevés de force, demain, nous n’aurons aucune justification à apporter à nos petits enfants. Il est anormal qu’à l’exception de l’Afrique du Sud, les grands artistes sur le continent ne soient vu que dans les musées occidentaux. Je vois bien une explication à cette situation, et refuse de croire qu’elle reflète une quelconque vérité. Cette explication est simple : la culture et l’art étant l’expression de la liberté, individuelle, et de la réflexion sur le monde, nos dirigeants voudraient qu’en remettant ce que Césaire avait appelé « les armes miraculeuses », le peuple en vienne à s’émanciper totalement de son pouvoir.

Dans ce contexte là, Simon Njami, y-a-t-il alors aujourd’hui une alternative de l’action culturelle qui serait menée sans les dirigeants africains ?

Si l’on regarde la carte artistique du monde, l’Afrique est anormalement bien représentée. Si on regarde l’exemple du Cameroun par exemple, en matière d’arts plastiques, de réflexions, de musique, ou de littérature, ce pays paraît une nation riche. Et ceci est tellement un trompe l’œil qu’il ne reflète pas la réalité. La réalité est que devant la carence de l’Etat, les agents culturels on dû s’organiser soit de façon individuelle, soit de façon collective. Les centres Douala’Art, et Africréa, ou même Bandjoun Station sont des projets qui émanent de la société civile. Dans la situation de survie dans laquelle l’artiste a dû se débrouiller seul, ils sont parvenus à bâtir des modèles qui leur permettent de travailler et parfois de briller. La solution politique est qu’il faut changer tout le personnel politique africain. Il est anormal que sur un continent dont la population est la plus jeune du monde nous soyons encore sur l’autorité des vieillards qui sont incapables de comprendre les enjeux contemporains.

A ce niveau, peut-on alors croire à une révolution culturelle en Afrique, qui partirait de la jeunesse africaine, un peu comme on l’a vu du temps de la Renaissance européenne ?

Non seulement il faut y croire, mais il faut l’espérer et faire en sorte que cela advienne. Plus proche de nous que de la Renaissance européenne, nous avons l’exemple de ce qui est devenu commun, dénommé « le printemps arabe ». La jeunesse de l’Afrique du Nord, a démontré qu’il n’ait pas de tyran qui résiste à une vague de jeunesse. Au Sénégal ce sont les jeunes qui ont empêché Abdoulaye Wade de modifier la constitution de son pays. Il faut donc espérer que tous les exemples de révolte de la jeunesse se propagent à travers toute l’Afrique.

Revenons spécifiquement au cas de votre pays le Cameroun. On a l’impression que la jeunesse s’est dessiné un destin précis, à savoir s’aligner derrière les « vieillards » comme vous dites ?

Il faut toujours se méfier de l’eau qui dort. On dit généralement à travers le continent que le camerounais a l’une des personnalités les plus fortes. Je ne serais donc pas surpris dans les mois ou les années proches voir se dessiner un mouvement que nous ne pouvons pas anticiper aujourd’hui.

Alors dans ce contexte précis, comment impulser la liberté de création artistique dans le domaine de l’art contemporain, de manière à promouvoir le changement en Afrique en général et au Cameroun en particulier ?

L’art contemporain est par excellence le domaine de la contestation du commentaire social et de la liberté d’expression. Il n’est pas un artiste digne de ce nom dont le projet ne soit de changer son environnement. Peut être que le problème dont souffrent les camerounais comme beaucoup d’africains est celui de l’émiettement des énergies. Il est urgent que nous comprenions qu’aucune révolution ne se fait seul. Il n’existe pas d’homme providentiel. Comme disait Peter Tosh, « on peut tromper quelques personnes parfois, mais on ne peut pas tromper tout le monde tout le temps. » Je paraphraserais cette situation en disant qu’on peut faire taire un artiste une fois, mais on ne peut pas faire taire tous les artistes tout le temps. C’est donc aux artistes de réaliser la force qu’ils détiennent et de la mettre au service du collectif. Sans un effet de masse, rien ne produira. Parce que des milliers de jeunes ont occupé sans discontinuer la place Al Taïd, sans peur des représailles, sans que jamais leur volonté ne soit entamée que Moubarak a été contraint de quitter le pouvoir. Un individu seul n’aurait jamais atteint ce résultat.

Entretien avec Jean François CHANNON DENWO

Photographie ©Harandane Dicko

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