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Les Rencontres

par Michket Krifa et Laura Serani, directrices artistiques des Rencontres de Bamako

Selon Joseph Beuys, une activité artistique sans prise de conscience de la nature est impossible, et la prise de conscience la plus directe est celle de la terre sur laquelle nous marchons.

Être sur terre et coexister : ces notions qui paraissent comme les évidences mêmes de la condition humaine deviennent désormais des problématiques cruciales. Assumer les responsabilités du devenir de la planète, dans un processus inéluctable et global du développement, et apprendre à cohabiter dans des territoires partagés résument en quelque sorte la question de la durabilité.

Être sur terre suppose d’arriver enfin à retrouver une harmonie avec la nature, à rétablir le lien sacré avec les éléments, à réaliser pleinement que la qualité de notre existence est intrinsèquement liée à l’environnement que l’on crée. Coexister suppose la prise en compte, et leur acceptation, de la diversité des cultures et des modes de vie, leur enchevêtrement permanent dans nos parcours, la superposition et l’hybridation des appartenances identitaires et le respect de l’altérité et des différences.

Ainsi, les rencontres de Bamako proposent cette année une réflexion sur la quête d’un monde durable, avec la volonté d’esquisser un état des lieux et de prêter une attention particulière aux signes et aux formes de résistances possibles. La forte adhésion au thème proposé n’a fait que confirmer l’engagement social et politique des artistes africains.

Les préoccupations écologiques, jadis limitées à un cercle restreint de visionnaires alertes, font désormais partie de notre quotidien et sont au cœur de tous les débats. Le réchauffement climatique, le tarissement des ressources minières et alimentaires, le déboisement des forêts, la pénurie d’eau sont aujourd’hui au centre de tous les enjeux et équilibres planétaires. Dans sa pulsion de croissance sans fin, l’homme a voulu forcer et exploiter démesurément la nature, provoquant des déséquilibres dans l’écosystème et un enchaînement de réactions naturelles et humaines. Si le libéralisme économique basé sur la société de consommation a généré l’amélioration de la productivité et le développement, il a également et surtout renforcé les profits et les inégalités au détriment du respect fondamental des hommes et de leurs environnements.
La globalisation a accéléré et amplifié de façon effrénée ce processus en intégrant dans la course les pays émergents. tous poursuivent désormais l’exploitation de la main-d’œuvre et des matières premières des pays du sud, tout en y créant de nouveaux marchés où écouler leurs produits et où se débarrasser des surplus et des déchets de la surconsommation.

Les conséquences économiques, politiques et sociales de ce « développement en roue libre » n’épargnent plus personne. Les marchés locaux, l’artisanat et les corps de métiers traditionnels sont mis en péril et subissent la fragilité de l’emploi face à une nouvelle organisation du travail où le chômage des jeunes est un problème généralisé, d’où résultent fréquemment la dispersion des savoir-faire, l’appauvrissement, la prolifération de pratiques mafieuses et du travail illégal, la dislocation familiale et encore des départs vers les grandes villes ou vers l’étranger.

En 2010, un grand nombre de pays africains ont fêté le cinquantenaire de leur indépendance et la fin de la colonisation. Pour beaucoup, cet événement a été le moment de dresser un bilan des acquis nationaux et de porter un regard critique sur les structures politiques et sociales et sur la répartition des richesses.
Le libéralisme économique et la privatisation d’entreprises étatiques ont entraîné dans leur sillage la perte de la notion de bien public et, quelquefois, l’affaiblissement de l’état lui-même. Les valeurs sur lesquelles un bon nombre de ces états ont été constitués sont dénaturées par des pouvoirs souvent autoritaires ou corrompus. La démocratie et la bonne gouvernance restent encore, pour beaucoup, des objectifs à atteindre. Les révolutions en Tunisie et en Égypte, les nombreuses manifestations au Bénin, à Djibouti, au Burkina, au Sénégal, l’éclatement du conflit libyen et les conséquences dramatiques des élections en Côte-d’ivoire et au Nigeria sont l’expression de ces volontés de démocratisation, de justice sociale et d’équilibre économique que les populations revendiquent de plus en plus. ailleurs, d’autres conflits n’ont toujours pas été résolus. L’exploitation des gisements miniers ou pétroliers, sources de convoitises nationales et inter - nationales, est à l’origine de nombreuses rivalités, généralement déguisées et érigées en guerres ethniques ou régionales. Le prosélytisme religieux, souvent instrumentalisé par des forces politiques, continue à diviser des régions d’un même pays, à créer des tensions ou des guerres fratricides.

Par ailleurs, la rapidité des échanges et des déplacements fracture l’espace temps.

Dans un monde qui vit dans le culte de la vitesse, de la mobilité, de la virtualité et de l’instantanéité, on peut se poser la question cruciale
de la préservation nécessaire, des ancrages, de la continuité et de la mémoire.

Les structures, repères et bases de nos sociétés sont amenés à se métamorphoser ou à coexister dans ce monde en transition et turbulent, où l’on peut, l’on doit songer au développement d’un système plus apaisé pour vivre dans des réalités composites et fragmentaires. réalités où la
relation au passé et la projection dans le futur se propulsent dans l’impératif de l’instant présent, d’une manière toujours plus compressée
et expéditive. La mobilité réelle ou virtuelle qui caractérise notre mode d’habiter l’espace nous projette dans des extra-territorialités où, dans le
meilleur des cas, nous sommes tous des nomades connectés au même monde et, dans le pire des cas, des déracinés ou des errants solitaires.

Pour ces 9 e rencontres, nous avons invité les photographes et vidéastes africains à témoigner, à dénoncer, mais aussi à identifier des axes d’action, des signes de résistance ou de prévention pour la construction d’un monde durable. Les différentes œuvres présentées approchent la thématique à travers des démarches documentaires et journalistiques ou des récits métaphoriques et fictionnels.
La variété des thématiques et des langages choisis par les artistes permet ainsi de faire le point sur la production artistique aujourd’hui sur le
continent et dans la diaspora. elle donne la mesure de l’effervescence et du renouveau permanent de la scène photographique africaine, avec notamment l’émergence d’une nouvelle génération qui invente ses propres codes expressifs pour raconter, interpréter et essayer de transformer le monde qui l’entoure.

Si le constat global peut paraître à première vue assez sombre, lorsqu’on s’y penche davantage on perçoit en filigrane une dénonciation et un positionnement qui appellent à la prise de conscience et à la mobilisation. Par ailleurs, les sujets variés que les artistes ont choisi de traiter révèlent, au cœur de toutes leurs préoccupations, le rôle que l’homme – victime ou responsable – a joué et devra assumer pour pouvoir opérer un changement. Toutefois, le regard souvent poétique que les artistes soutiennent nous porte vers un réenchantement du monde qu’il est nécessaire et urgent de défendre.

Si l’exposition panafricaine offre un kaléidoscope de la production récente à travers la contribution d’artistes de différentes générations, confirmés ou à découvrir, les expositions monographiques permettent des focus sur des
sujets ou des œuvres particulièrement pertinents par rapport aux thèmes de la biennale.
C’est le cas avec David Goldblatt, figure majeure de la scène sud-africaine et de la photographie en général. Fervent militant anti-apartheid pendant des années, il a notamment fondé le Market Photo Workshop à Johannesburg, permettant ainsi l’apprentissage de la photographie aux jeunes noirs exclus des écoles pour Blancs. Observateur assidu du développement social et politique de Afrique du sud, il garde un regard critique sur la période post-apartheid et sur l’évolution de son pays. ainsi, la série des Ex-Offenders, où les portraits qu’il réalise des ex-détenus sur les lieux mêmes de leurs crimes sont accompagnés du récit qu’il recueille de leurs délits. Photo - graphie et texte y sont indissociables. Un acte fort et délibéré où s’expriment à la fois la volonté de comprendre, le refus du jugement et l’espoir de
résilience ou de rédemption d’une société où le fort taux de criminalité porte toutes les blessures du passé. Nii Obodai, au moment où l’Afrique fêtait le cinquantenaire de son indépendance, a voyagé à travers son pays, le Ghana, premier du continent à avoir
mis fin à la colonisation. Dans un essai documentaire loin du reportage, entre critique et célébration, étonnement et égarement temporel, obodai pose la question ouverte de la confrontation entre culture historique et instant présent. et finalement dans une perte totale de repères, telles des
visions, ses images hermétiques, d’une grande poésie, laissent affleurer un sentiment d’équilibre profond et serein avec l’univers.

Le pétrole représente plus de quatre-vingt-dix pour cent des revenus du Nigeria. Cette manne économique est également un fléau social et écologique que George Osodi dans Oil Rich Niger Delta a documenté pendant plus de quatre ans. Le delta du Niger, où est concentré l’essentiel des champs pétrolifères et des raffineries, offre un paysage qui paraît, à plusieurs égards, apocalyptique. Les villageois qui n’ont aucunement bénéficié des apports financiers du pétrole vivent dans des conditions précaires et archaïques. Le village est recouvert en permanence de nuages de fumée toxique et les habitants vaquent à leur quotidien au milieu des flammes et des explosions de gaz.

Même sensation d’apocalypse post-moderne dans l’approche de Nyaba Léon ouedraogo avec L’Enfer du cuivre. Pendant deux ans, l’artiste s’est rendu au Ghana où existe l’une des plus grandes décharges de déchets électroniques, celle d’agbogbloshie Market. ici, les machines sont brûlées
par des enfants qui récupèrent à la main et sans aucune précaution le cuivre destiné à la revente. Ces jeunes sont exposés à des substances et à des matériaux dangereux comme le plomb, le mercure, le PVC. Ces conditions de travail inhumaines, en désaccord avec les lois internationales
concernant le travail des enfants et la protection de l’environnement, sont à l’origine d’une catastrophe sanitaire. Les substances toxiques libérées contaminent le sol, où viennent brouter les vaches, et polluent l’eau des alentours. Dans son puissant témoignage, nyaba Léon ouedraogo dénonce le développement des pays riches qui se fait au détriment des enfants des
pays pauvres et appelle à une prise de conscience face à cette double exploitation.

En écho à ces témoignages de résistance et face aux bouleversements politiques récents de l’ordre établi en Tunisie et en Égypte, nous rendons
également un hommage aux artistes qui ont vécu les prémisses du Printemps arabe. Deux vidéos réalisées en Tunisie par Faten Gaddes et en
Égypte par Khaled Hafez (en partenariat avec l’institut français du Caire) proposent un montage de photographies, vidéos, dessins d’artistes inspirés par la révolution dans leurs pays. Parallèlement, nous faisons un clin d’oeil à Artocratie, Inside Out, le vaste projet de Jr, initié en tunisie autour de six photographes tunisiens, ainsi qu’aux photos de la série Upekkha, de Nermine Hammam, pour qui le rôle protecteur de l’armée pendant la révolution a été l’occasion d’exprimer avec humour et audace le rêve absolu d’une armée loin des batailles, transposée dans des décors évanescents de vieilles cartes postales.

Abdoulaye Barry, lauréat du Prix du Jury des rencontres de Bamako 2009, est présent cette année avec une nouvelle série d’images réalisées avec les pêcheurs de nuit du lac Tchad, un des plus importants Afrique, où la pollution et la baisse du niveau des eaux mettent désormais en danger toute une population qui depuis des générations ne vit que de la pêche. En partant d’une réalité spécifique, avec la proximité qui distingue son travail et un dispositif singulier, et tout en faisant abstraction du contexte, Barry, avec ses portraits étonnants, témoigne d’un des problèmes majeurs de notre temps.

Kiripi Katembo, dont les films documentaires dénoncent souvent les conséquences de la spéculation et de la mauvaise gestion – « pour édifier
cette œuvre maîtresse de l’homme civilisé : le désert », dirait Sepulveda — aborde ici, avec une série de photographies déroutantes et presque
ludiques le problème affligeant et fréquent des inondations dans les rues de Kinshasa. ainsi, en jouant sur la notion de perception, grâce à une
interprétation originale, il rend le réel encore plus percutant.

Philippe Bordas, photographe et écrivain, auteur d’une trilogie sur Afrique héroïque, a photographié des années durant la confrérie initiatique des
Chasseurs du Mali. Figures légendaires, symboles depuis mille ans de résistance et d’indépendance, défenseurs de la justice, détenteurs de savoirs
et de pouvoirs magiques, ils transmettent encore la tradition poétique et musicale. Dresseurs de hyènes et de boas, vêtus de tenues aux réminiscences de chevaliers du Moyen Âge africain et de Mad Max, couverts d’amulettes et entourés de fauves, on les imagine difficilement poser dans les rues de Bamako devant l’objectif de Philippe Bordas, pour qui « la puissance souterraine et transnationale des chasseurs traditionnels constitue l’un des socles spirituels de l’Afrique, un mythe fondateur, une active utopie ».

Une exposition sur l’âge d’or du portrait en studio marque la première étape d’un important projet de sauvegarde d’archives photographiques, lancé récemment par le Musée national du Mali, à l’initiative de Samuel Sidibé, projet qui répond à la question incontournable et urgente de la protection du patrimoine photographique africain. L’exposition, qui réunit trois photographes maliens – Malick Sidibé, Abderramane sakaly et Soungalo Malé – découverts dans le cadre de ce programme, confirme la richesse et l’originalité de ces fonds et leur valeur de témoignage sur la société malienne.

Un autre signe du dynamisme actuel de la photographie est perceptible dans la multiplication de nouvelles initiatives à travers le continent – festivals, écoles et centres d’art –, ainsi que dans l’intérêt croissant des collectionneurs africains et l’apparition de la photographie africaine sur le marché de l’art contemporain.

Nous avons voulu souligner ces aspects en invitant Sindika Dokolo, grand collectionneur africain d’art contemporain, et Simon Njami, commissaire
et conseiller du collectionneur, à exposer une sélection d’oeuvres de cette riche collection à Bamako ainsi qu’en nous associant à Paris Photo, où cette année la photographie africaine est à l’honneur et où nous présenterons une exposition de jeunes photographes émergents.
afin d’encourager les initiatives de jeunes commissaires africains, nous avons lancé un appel à candidature qui a permis de retenir Ruth Belinga
pour son projet multimédia en hommage à Goddy Leye, artiste et vidéaste rare et regretté, décédé le 19 février 2011.

Par ailleurs l’organisation de workshops, souvent dans le sillage de la biennale, et l’implication active de nombreux instituts français comme ceux
de Bamako, de Brazzaville, du Caire, de Kinshasa ou de Johannesburg, ainsi que de l’ambassade de France au Ghana, permettent l’émergence
de nouvelles générations d’artistes et confirment le rôle des rencontres de Bamako dans le tissage de réseaux panafricains et dans le développement de la scène photographique.

Enfin, les partenariats avec des festivals et des institutions internationales se poursuivent cette année avec Fotorio, Les rencontres d’Arles, le World Press Photo, la Cinémathèque d’Afrique, et élargissent les horizons de la photographie à d’autres visions et à d’autres réalités.

La scénographie, confiée à Franck Houndégla, joue encore un rôle de premier plan dans la mise en espace de la photographie et dans sa mise en
scène dans le parc du musée.

Le Musée national demeure le quartier général de la biennale avec des expositions, des rencontres, des débats et des lectures de portfolios. Les Jardins du musée et le Parc national, récemment réaménagés, deviennent les lieux de projections et d’expositions en plein air. Ces promenades
photographiques, au milieu des arbres et de la végétation protégée du magnifique jardin botanique, évoquent le visuel des rencontres 2011,
l’image de Lien Botha, figure d’un nouvel éden possible.

Partenaires : Ministère de la culture, Institut français, Union Européenne

© Rencontres de Bamako